S’opposer à la démolition-reconstruction - extrait #1

FAIRE AVEC
S’opposer à la démolition-reconstruction par la pratique architecturale

Extrait n°1 de mon mémoire d’habilitation à la maitrise d’oeuvre en mon nom propre (HMONP)

Sous la direction de Christine Leconte

De quels leviers disposent les architectes pour inciter à la rénovation plutôt qu’à la démolition-reconstruction du bâti ?

La rénovation du “déjà là” apparaît comme une réponse efficace aux grands défis du XXI siècle, pourtant, aujourd’hui encore de nombreux bâtiments sont démolis. Comment l’architecte peut réduire l’empreinte carbone de la construction du bâtiment ?  Doit-on encore construire en 2023 ? Quel potentiel offre le parc de bâtiments vacants, à l’abandon ? Quelles politiques favorisent la démolition-reconstruction ? L’architecte a-t-il un rôle à jouer dans la préservation des bâtiments existants ? À qui revient vraiment le droit de choisir entre rénover ou démolir-reconstruire un bâtiment ? Quels leviers sont à la disposition des architectes pour convaincre de rénover plutôt que de démolir pour reconstruire ?

Introduction

Le cycle de vie, le passé, le présent, le futur, le temps est l’un des facteurs les plus importants de nos vies. Qu’il s’agisse de la durée de vie d’un être vivant, de la rotation de la terre et bien sûr, en ce qui concerne ce mémoire, le temps en architecture. Ce sujet du cycle de vie du bâtiment a souvent été régis par deux solutions qui s’appliquent à deux types de bâtiments : les bâtiments classés que l’on rénove perpétuellement, à l’infini et les bâtiment non-classé que l’on abandonne, que l’on démolis pour les remplacer par des bâtiments fini qui à leurs tour auront un cycle de vie fini. Cependant, la pratique de la démolition-reconstruction tend, face aux grands défis du siècle que sont le manque de ressource, le dérèglement climatique et les enjeux sociaux à basculer vers le premier type. Loin de considérer tous les bâtiments comme un patrimoine à classer, l’existant, le déjà-là est de plus en plus vu comme une ressource à part entière, une ressource que l’on peut faire évoluer au cours d’un processus infini.

“Ne serait-il pas mieux de regarder nos buildings moins comme des produits finis et davantage comme des processus en cours dans lesquels chaque situation finale peut représenter le début d’une nouvelle étape à l’intérieur d’une situation de devenir permanent ?” ¹

De la même manière, j’aborde ce mémoire d’habilitation à la maîtrise d’œuvre en son nom propre comme un processus, un moyen d’identifier des leviers, des perspectives de travail, des lignes directrices pour ma future pratique. Il s’agit pour moi d’un moyen de comprendre et d’apprendre un peu plus. L’idée d’apprendre perpétuellement, de savoir que rien n’est figé, que tout se transforme fait aussi référence à l’orientation de la pratique architecturale que j’envisage, la pratique de la rénovation. Si cette orientation paraît s’inscrire en continuité de mes projets professionnels et de mes valeurs personnelles, elle est surtout le fruit d’un long cheminement nourri d’expériences diverses et qui peut à tout moment être remis en question par de nouvelles expériences.

Il est important pour moi que ce mémoire s’inscrive dans ce cheminement, or en rénovation, contrairement à la construction neuve, la ressource principale c’est le bâtiment lui-même. Le déjà-là. L’architecte peut-il jouer un rôle pour éviter de perdre cette ressource ? Aujourd’hui encore la démolition-reconstruction représente une part importante du marché de la construction. Mais de quels leviers disposent les architectes pour inciter à la rénovation plutôt qu’à la démolition-reconstruction du bâti ?

Dans un premier temps, on verra en quoi conserver cette ressource est important d’un point de vue écologique, on verra aussi le potentiel de bâtiments déjà présents sur le territoire. Puis, par un retour historique on tentera de comprendre comment la pratique de la démolition-reconstruction s’est mise en place et quels acteurs favorisent cette pratique. On verra aussi l’évolution du processus de rénovation chez les architectes.

Dans un second temps nous identifions des hypothèses de leviers et d’outils pour les architectes qui souhaitent travailler sur l’existant sans que ce ne soit prévu par la commande initiale. Dans ce cadre, nous étudions des projets d’échelles différentes pour lesquels l’architecte a eu un impact dans la décision de rénover plutôt que de démolir pour reconstruire.

¹ Cité par Estevez : Christophe  HUTIN et al., Les communautés à l’œuvre, Paris, Carré, 2021

Dans le contexte de crise écologique actuelle, le secteur de la construction est pointé du doigt, et pour cause, aujourd’hui il représente 23% des émissions de CO2 de la France et est responsable de 25 à 30% des déchets en Europe. A l’échelle mondiale, le ciment, composant un tiers du béton, représente à lui seul 7% des émissions de CO2. En effet, 1 mètre cube de béton représente entre 285 et 400 kg de Co2 émis. Le sable, principal composant du béton, est la troisième ressource exploitée par l’homme après l’air et l’eau. Aujourd’hui victime de sa surexploitation, le sable se raréfie et celui que l’on retrouve dans nos bâtiments est désormais issu des fonds marins. Cette exploitation des fonds marins provoque de lourds dégâts sur cet écosystème fragile. Le béton bas carbone ou “vert” permet de limiter les émissions de CO2 liées à la fabrication du ciment. Il ne permet cependant pas de pallier à l’épuisement de la ressource en sable, ni même de pallier à l’impact de son exploitation sur la biodiversité marine. Bien que des alternatives de constructions durables soient apparues dès 1940 et se soient démocratisées dans les années 80’, soixante-dix ans plus tard, un grand nombre de bâtiments sont encore construits en béton.

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Médiathèque et maison des réfugier de Philippe Madec - Image de synthèse de l'Atelier Philippe Madec

Ces chiffres sont nuancés par une prise en compte des enjeux écologiques au cours de ces 20 dernières années, qui bien qu’elle semble encore insuffisante, s’est installée durablement dans la pratique architecturale actuelle. La pratique écoresponsable privilégiée par les architectes et la maîtrise d’ouvrage est l’usage de matériaux bio-sourcés comme le bois, la paille, et dans une moindre mesure, le chanvre ou la terre crue. Des filières ont émergé très rapidement en France, cependant, on note qu’aujourd’hui 41% du bois utilisé pour la construction en France est issu de l’importation. La question de l’impact environnemental de ces matériaux qui viennent de loin reste discutable. D’autres pratiques émergent, bien qu’encore minoritaires. De plus en plus d’architectes réalisent des projets à partir de matériaux géo-sourcés, comme la pierre et le bois local ou même la terre du terrain.

Ces procédés, toujours marginaux, permettent d’éviter les émissions de Co2 liées au transport des matériaux et revalorisant des filières locales à l’échelle de territoires. La dernière alternative, très appréciée des maîtrises d’ouvrage, est celle du réemploi de matériaux. Cette pratique, bien qu’elle ait toujours existée a été mise sur le devant de la scène par des architectes comme Nicolas Delon avec le livre et l’exposition Matière grise en 2014. Le réemploi est évidemment une alternative efficace puisqu’elle n’engendre aucune production de matériaux. Chez JAAMS on a d’ailleurs recours au réemploi pour le projet d’hôtel à Vendôme. Bien que l’utilisation de matériaux bio, géo-sourcé ou issus du réemploi soit une très belle opportunité de réduire l’empreinte carbone du secteur, ces pratiques concernent rarement la totalité d’un projet.

On peut aussi poser la question de l’artificialisation des sols qui est très importante en France 

en comparaison avec ses voisins européens. L’artificialisation des sols est notamment responsable, en plus de la destruction de la biodiversité, du mauvais acheminement de l’eau jusqu’aux nappes, et donc, des inondations, incendies de forêts, coulées de boue et affaissements miniers. Les terres construites sont aussi directement impliquées dans le réchauffement climatique du fait du mauvais albédo des matériaux employés.

Si pour certains, la construction de bâtiments neufs permet de construire des bâtiments plus aux normes, passifs, donc normalement plus écologiques, là encore il n’y a aucun gain environnemental à démolir pour reconstruire. Démolir pour reconstruire c’est utiliser 25 à 50 ans de la consommation énergétique du bâtiment. Selon Olivier Sidler, énergéticien : “Chaque fois que c’est possible, il vaut mille fois mieux réhabiliter que démolir. En termes de gaz à effet de serre, il n’y a pas photo.” La construction d’un mètre carré représente en fait 75% de son bilan carbone sur 50 ans. La gestion des déchets issus de la démolition pose aussi question: ils représentent plus de 31 millions de tonnes par an. Alors à la question comment l’architecte peut réduire l’empreinte carbone liée à la construction du bâtiment ? Je répondrais, par une autre question, doit-on forcément construire pour être architecte en 2023 ?

“Construire durable, c’est aussi savoir ne pas construire. Le principal enjeu, c’est d’arrêter de détruire, pour plutôt réhabiliter massivement le monde déjà là.”¹

atelier architecture philippe mediatheque et maison des refugies rue jean quarre a paris 19eme 2850
Médiathèque et maison des réfugier de Philippe Madec - Image de synthèse de l'Atelier Philippe Madec

La question semble radicale, sans remettre en cause des générations d’architectes talentueux qui ont conçu des bâtiments remarquables, il faut aussi noter qu’en parallèle de ceux-ci et depuis toujours, une part importante des architectes exercent sans construire. Ils rénovent, réhabilitent, revalorisent, reconvertissent. Ils prennent soin des bâtiments construits par leurs prédécesseurs. Si dans un pays en croissance de population et d’économie il paraît nécessaire de créer de nouveaux espaces habitables, il est aussi nécessaire de prendre en compte le réchauffement climatique.  Avant de construire il devient nécessaire de se poser la question des alternatives, des possibles. Par exemple en transformant un bâtiment préexistant et surtout en évitant à tout prix le processus de démolition-reconstruction. Il faut alors voir le bâtiment déjà-là comme cette ressource écologique, ce matériau à réemployer. Comme pour toute ressource, la question que l’on est en droit de se poser est: en a-t-on assez ?  Quel potentiel offre le parc de bâtiments vacants, à l’abandon en France ?

“Ne pas démolir, une position radicale […] ce qui paraît plutôt radical c’est de démolir”²

¹ Il faut se désintoxiquer de la technique et de la monoculture du béton, Philippe Madec, Le Monde, publié le 03 novembre 2019, en ligne : www.lemonde.fr, consulté le 08 Juillet 2023

2 Anne Lacaton, lors de la conférence Ne pas démolir, une position radicale, cité de l’architecture

2. Etat des lieux et potentiels

En France plus de 2.8 millions de logements sont vacants. Par manque de moyen pour les rénover, intérêts économiques ou de part leur situation géographique, ces logements délaissés offrent une première piste de potentiels mètres carrés à utiliser. Puis, on peut identifier les possibles. A l’échelle de Paris et des communes voisines par exemple, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal évaluent la capacité de densification de 1648 situations foncières. En appliquant les principes employés lors de la rénovation de la Tour Bois le Prêtre, c’est-à-dire sans couper d’arbres, sans acheter de foncier, sans construire de voiries supplémentaires et sans détruire de bâtiment, ils arrivent à dégager 135 000 logements supplémentaires. Outre ces logements pré-existants et potentiels, la France compte un très grand nombre de bâtiments à l’abandon. Ceux-ci nécessitent de lourds investissements financiers, de lourdes études techniques mais ils sont pourtant aujourd’hui une ressource importante qu’il faut préserver et rénover progressivement. 

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Médiathèque et maison des réfugier de Philippe Madec - Photographie avant chantier, Alexandre Arlot

En parallèle de ces rénovations lourdes il est important de lutter contre l’abandon des bâtiments en identifiant les causes menant à ceux-ci. Si certains bâtiments sont abandonnés pour des raisons constructives comme des défauts techniques, de programmation ou d’implantation illégale, la plupart du temps c’est un événement extérieur qui est à l’origine de l’abandon. Celui-ci peut alors être fortuit ou stratégique. L’abandon peut découler d’une catastrophe naturelle, d’une crise politique économique ou sociale mais aussi d’une spéculation foncière. Dès lors que le bâtiment est vacant, un processus d’altération se met en place si personne ne finance son entretien. Plus ce processus est avancé, plus il sera difficile de rénover ce bâtiment et donc de le réutiliser, la démolition est alors quasi inévitable.

Au cours de mon expérience professionnelle chez Absyss architecture, j’ai été confronté au cas de la démolition d’un ancien garage situé en région parisienne, en fond de cours d’un immeuble, qui progressivement s’était écroulé jusqu’à devenir un danger pour l’usage des parties communes de l’immeuble et des bâtiment attenants. Cette situation a conduit à une injonction de la mairie à sa démolition. Dans ce cas, c’était une mésentente entre le propriétaire du garage et les autres propriétaires de l’immeuble qui avait fini par conduire à l’abandon du bâtiment. Plus récemment c’est dans le cadre du projet de reconversion de l’ancienne Piscine de Saint-Denis que j’ai été confronté à la difficulté de rénover un bâtiment laissé à l’abandon depuis 27 ans.

Au-delà des bâtiments réputés à l’abandon, certains bâtiments habités ne sont plus entretenus. Le processus est alors inversé. Ce n’est plus le vide qui empêche l’entretien mais à l’inverse, le fait de ne plus entretenir le bâti qui le vide de ses occupants. Ce processus permet en général de justifier dans un second temps la démolition-reconstruction du bâtiment. Ce cas concerne principalement des immeubles de logement de grands ensembles voués à être démolis par un plan d’urbanisme ou une stratégie politique visant à revaloriser socialement le quartier. Ces démolitions, sous le principe de démolition-reconstruction, sont souvent une forme de spéculation immobilière qui permet de reconstruire des logements neufs qui seront loués ou vendus beaucoup plus cher à une nouvelle population plus riche. On note que pourtant, les logements pré-existants sont souvent plus qualitatifs notamment en termes de surface habitable que les logements reconstruits. Pour comprendre quelles politiques favorisent la démolition-reconstruction, un retour en arrière semble pertinent.

Sources :

Arguments en béton, Démolir ou réhabiliter ? L’architecture à l’épreuve de la crise écologique, Eve Szeftel, dans libération, le 22 mai 2023 www.liberation.fr (Article consulté le 06 08 2023)

 Bilan mondial de l’action climat dans le secteur du bâtiment en 2020, publié le 14.05.21 et modifié le 19.05.21, en ligne sur le site de l’ordre des architectes : https://www.architectes.org (Article consulté le 28.05.23)

Global cement and concret industry announces roadmap to achieve groundbreaking ‘net zero’ Co2 emissions by 2050, publié le 12 octobre 2021, en ligne : https://gccassociation.org/ (Article consulté le 28.05.23)

 Le sable, une ressource en voie de disparition, publié le 7 janvier 2023, en ligne : https://www.consoglobe.com/ (Article consulté le 28.05.23)

Le béton bas carbone est-il vraiment écologique ?, Anne-Elisabeth Bertucci, Ouest France, publié le 25 mai 2021, disponible en ligne : www.ouest-france.fr,  consulté le 4 Août 2023

Chiffres clés – Filières d’usage, sur le site de la Veille économique mutualisée, Filière Forêt bois, vem-fb.fr, consulté le 9 Juillet 2023

 Objectif « Zéro artificialisation nette » : quels leviers pour protéger les sols ?, par Julien Fosse, France Stratégie, Juillet 2019, en ligne sur stratégie.gouv consulté le 06 08 2023

 Architectes, ne cassez rien !, Philippe Bovet, dans Le Monde diplomatique, Juin 2012, page 22

Plus que jamais: rénover, réhabiliter, restructurer , reconvertir…, Antoine Renaud, article disponible en ligne sur le site du Pavillon de l’arsenal, www.pavillon-arsenal.com, consulté le 06 08 2023

 Il faut se désintoxiquer de la technique et de la monoculture du béton, Philippe Madec, Le Monde, publié le 03 novembre 2019, en ligne : www.lemonde.fr, consulté le 08 Juillet 2023

87% des architectes ont dirigé des opérations de rénovation en 2020”, Archigraphie 2022/2023

Anne Lacaton, lors de la conférence Ne pas démolir, une position radicale, cité de l’architecture

Rapport – Objectif « zéro artificialisation nette » : quels leviers pour protéger les sols ?, Ministère de la transition écologique et solidaire, Juillet 2019

Anne Lacaton & Jean-Philippe Vassal et Frédéric Druot, remise des Prix Global Award for Sustainable Architecture 2018, vidéo mise en ligne le 18 juin 2018 consultée le 06 08 2023