S’opposer à la démolition-reconstruction - extrait #2

FAIRE AVEC
S’opposer à la démolition-reconstruction par la pratique architecturale

Extrait n°2 de mon mémoire d’habilitation à la maitrise d’oeuvre en mon nom propre (HMONP)

Sous la direction de Christine Leconte

De quels leviers disposent les architectes pour inciter à la rénovation plutôt qu’à la démolition-reconstruction du bâti ?

3. Historique des politiques de démolition et du rôle de l’architecte dans la transformation du bâtiment

Pour comprendre un processus dans sa globalité, il est important de s’intéresser au passé. On va donc se pencher sur  l’histoire de l’évolution des politiques de démolition du début du 20ème siècle à nos jours, en faisant un parallèle entre les décisions politiques et le rôle et l’influence de l’architecte dans la transformation du bâtiment.

 En France, bien que la démolition ne soit pas culturelle comme c’est le cas dans certains pays asiatiques, les décisions politiques et les influences de certains promoteurs ont, depuis le 19ème siècle favorisé la démolition au profit de bâtiments neufs. Si le plus gros chantier mené dans ce sens fut la transformation urbaine de Paris par le Baron Haussmann, depuis, un grand nombre de bâtiments ont fait les frais de la politique de démolition-reconstruction. A l’époque du “nouveau” Paris d’Haussmann on décriait déjà une politique qui favorisait la gentrification des quartiers au détriment de la mixité sociale qu’offrait l’ancien Paris. Pour Friedrich Engels, “ la question du logement (insalubre) n’a pas été résolue, elle a été seulement déplacée”. En parallèle, la loi du 30 mars 1887 pour la conservation des monuments historiques fixe pour la première fois les critères et la procédure de classement des monuments historiques, empêchant alors la destruction des bâtiments jugés d’intérêt patrimoniaux et désormais entretenus par le conseil des Architectes en Chefs des Monuments Historiques (décret de 1907).

L’histoire de la démolition se répète au siècle suivant. Dans les années 70’ les bâtiments construits pendant les Trentes Glorieuses sont jugés inesthétiques ou trop imposants. Une vaste campagne de réhabilitation est menée. Dès 1988, ils sont à leur tour détruits, éloignant encore un peu les classes sociales les moins aisées des villes. La politique du programme national de renouvellement urbain et de solidarité initié par Claude Bartolone en 1999 qui a mené à cette destruction a ensuite été, à partir de 2003 avec la loi Borloo, celle de l’agence nationale pour la rénovation urbaine. L’agence publique a fortement encouragé la destruction de ces bâtiments au moment même où les villes manquaient de logements accessibles ou à loyers modérés. Le processus de démolition-reconstruction est mis en place dans le cadre de la  “rénovation urbaine” , un projet politique qui a pour objectif de rénover les banlieues, les zones urbaines paupérisées en reconstruisant de nouveaux immeubles à la place des immeubles vétustes des années 60-70. La rénovation urbaine est accompagnée d’un ensemble de mesures politiques qui doivent permettre de rétablir la mixité sociale dans ces quartiers. Si l’ambition est louable, le résultat est en réalité plutôt mitigé. Comme ce fût le cas des démolition-reconstruction d’Haussmann, le quartier est revalorisé mais c’est souvent au détriment des habitants les plus pauvres qui ne peuvent plus payer le loyer du bâtiment neuf et s’éloignent un peu plus des centres villes.

Durant la seconde moitiée du 20ème siècle la rénovation, la réhabilitation ou la transformation des bâtiments reste un secteur à part de l’architecture. Bien qu’il soit l’un des principaux marchés du fait de la forte densité des villes, l’architecte qui rénove reste très peu valorisé. Peu d’architectes se positionnent alors sur ce marché qui ne correspond pas à “l’inconscient historique” de la profession qui veut que l’architecte construit des bâtiments neufs. La transformation s’oppose à l’idée de la création architecturale, du moins celle de l’époque. Ce n’est qu’à partir de 1990 quel les architectes se saisissent de ce marché qui devient majoritaire par rapport au marché de la construction neuve dès 1996. À la fin du XXème siècle seul 27% de la commande architecturale concerne la réhabilitation ou l’entretien de bâtiments. Ce faible positionnement de la profession sur un marché en plein essor s’explique à la fois par la concurrence des autres acteurs de la transformation du bâtiment sur ce secteur moins réglementé que la construction neuve et par le fait que la rénovation ne soit toujours que peu valorisée dans le domaine de l’architecture.

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la Tour Bois le Prêtre par Anne Lacaton, Jean-Philippe Vassal et Frédéric Druot, Photographie par Philippe Ruault

C’est seulement à la toute fin des années 90’ que des architectes comme Anne Lacaton, Jean-Philippe Vassal, Christophe Hutin et Frédéric Druot, alors primés, placent la rénovation des bâtiments au centre de la démarche de projet architectural. Ils dressent un état des lieux des possibles et identifient des “Imaginaires de transformations”. Ils essayent de voir comment “augmenter les choses “ au lieu de détruire. Ce fut par exemple le cas pour le projet de la Tour Bois le Prêtre par Anne Lacaton, Jean-Philippe Vassal et Frédéric Druot. Leurs arguments en faveur de la rénovation sont à la fois sociaux, sociétaux, écologiques et économiques. Selon Jean-Philippe Vassal,  “depuis 15 ans il y a eu 15 millions d’euros qui ont été consacrés à démolir 200 000 logements et à en reconstruire 190000 alors qu’on est en pleine crise du logement, 15 milliards d’euros pour perdre 10 000 logements c’est totalement insensé…” ¹

La reconnaissance nationale puis internationale de leur démarche de rénovation a permis de revaloriser la pratique au sein de la profession. La question de la transformation de l’existant émerge alors dans tous les débats et devient une thématique récurrente des interviews, débats, conférences et un sujet de projet scolaire récurrent. De nombreux architectes français s’emparent alors du marché, se forment à la transformation en valorisant le “faire avec”. On note qu’aujourd’hui 62% des architectes aimeraient réaliser davantage de rénovation.

“Et si le patrimoine devenait le vecteur d’une nouvelle métropolisation ? Patrimoine pluriel, au sens large, c’est-à-dire celui des bâtiments bien sûr, mais aussi des territoires, vécu par les gens, immatériel, poétique, lié au génie du lieu […] Il s’agirait alors sans nostalgie de s’inscrire dans une histoire ou dans des histoires, chercher une continuité et non procéder par ruptures, s’inscrire plutôt que contraindre, révéler plutôt que détruire.”²

Suivant cette évolution du regard porté par la société et les architectes sur la rénovation, depuis peu, la politique de l’agence nationale pour la rénovation urbaine se veut en faveur de la rénovation des bâtiments. Pourtant, selon Anne Lacaton cette politique là n’a pas changée et il est difficile de lui donner tort. Aujourd’hui encore 35% des projets menés par un architecte sont précédés d’une démolition. Si l’agence nationale pour la rénovation urbaine a bien changé sa position avec 110 000 démolitions prévues pour 250 000 rénovation, on démoli encore intégralement des bâtiments pour re-construire comme dans le cas du Mirail à Toulouse où 961 logements vont être détruit en centre ville, pour en reconstruire 971 ou encore dans le cas de la tour Insee qui sera détruite prochainement pour laisser place à une nouvelle tour. 

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la Tour Bois le Prêtre par Anne Lacaton, Jean-Philippe Vassal et Frédéric Druot, Photographie de l’extension d’un logement, par Philippe Ruault

Ces deux projets de démolition-reconstruction amplifient la médiatisation d’une fracture entre deux “mondes”, celui des acteurs du bâtiment et de l’urbanisme qui sont en faveur d’un système de démolition-reconstruction parmi lesquels les promoteurs sont nombreux et ceux qui s’opposent fermement aux démolitions, notamment les architectes. Sur cette fracture l’ordre des architectes a tranché récemment lors des manifestations contre la démolition de la tour INSEE : “Par ce vœu, et en dépit de l’état d’avancement du dossier, au regard des enjeux sociaux et environnementaux, des engagements politiques de notre pays et au plus haut niveau de l’État, le Conseil de l’ordre entend sensibiliser les maîtres d’ouvrage et l’État à la primauté absolue de la réhabilitation sur la construction neuve, lorsque cela est possible et viable.”³

‘ je ne peux pas penser que mon métier c’est de démolir  »⁴

Si la présence des architectes dans le débat sur la démolition-reconstruction est effective, l’architecte a-t-il vraiment un rôle à jouer dans la préservation des bâtiments existants ? Si non, à qui revient vraiment le droit de choisir entre démolir pour reconstruire ou rénover un bâtiment ? Si oui, quels leviers existent pour convaincre lorsque l’on est architecte ?

¹ Jean-Philippe Vassal, dans Lacaton & Vassal, Prix Pritzker : « Arrêtez de démolir ! », in  La grande table, Podcast France culture, le 25 mars 2021

² Nicolas Michelin, « De l’importance du génie des lieux », Les Entretiens du patrimoine, 2011

³ Marjorie Lenhardt, Malakoff: les architectes veulent la réhabilitation de la tour Insee, pas sa destruction, Dans le Parisien, publié le Le 19 mai 2022

 Frédéric Vassal, dans Lacaton & Vassal, Prix Pritzker : « Arrêtez de démolir ! », in  La grande table, Podcast France culture, le 25 mars 2021

On voit donc qu’au cours du temps les politiques de démolition-reconstruction et de rénovation ont évolué, la vision des architectes aussi. Si aujourd’hui les architectes portent de plus en plus d’intérêt pour la rénovation de bâtiment en péril, il n’est pas le seul décisionnaire et il convient de bien identifier le rôle de chaque acteur du projet pour comprendre quelles sont les limites du rôle de l’architecte dans le choix entre démolition-reconstruction et transformation du “déjà-là”.

On a parlé précédemment de l’agence nationale pour la rénovation urbaine qui a longtemps favorisé la démolition-reconstruction. Si aujourd’hui cette agence a complètement changé son discours à ce sujet et incite de plus en plus à transformer les bâtiments plutôt qu’à les démolir, on remarque que la démolition est encore largement favorisée par les politiques publiques. L’exemple du permis de démolir est assez flagrant, celui-ci n’est obligatoire que sur certains secteurs protégés et à la demande du conseil municipal. Les bâtiments insalubres peuvent d’ailleurs déroger à ces règles y compris en secteurs protégés. La loi a été assouplie lors de la réforme du code de l’urbanisme de 2007. Depuis cette loi, le permis de démolir peut être directement intégré au permis de construire (ou à la déclaration préalable) du nouveau bâtiment le cas échéant. Si le permis de construire ou la déclaration préalable nécessaire à la rénovation doit être documenté de huit pièces graphiques et écrites au minimum, le permis de démolir, lui, n’est adressé qu’avec trois pièces graphiques : un plan de situation un plan de masse des constructions et une photographie faisant apparaître le ou les bâtiments à démolir. Le délai d’instruction d’un permis de démolir est de deux mois et ne nécessite pas l’intervention d’un architecte. La loi française actuelle favorise la démolition au détriment de la rénovation et incite aujourd’hui encore, grandement, à démolir pour reconstruire.

Les plans locaux d’urbanisme mis en place dès l’année 2000 en France sont les textes de loi qui régissent la planification urbaine des villes. Ils donnent les directions pour l’ensemble bâti d’une commune ou d’une communauté de communes (PLUi). Pourtant, à l’heure actuelle ce texte ne fait aucune mention des règles concernant la démolition de bâtiment, “Il faut en préalable observer que le PLU ne peut contenir aucune forme de restriction du droit de démolir pour des biens qui ne relèvent pas du champ d’application du permis de démolir. Il n’existe aucune base juridique le permettant.” ¹ On constate ici que le principal texte en termes d’organisation de la ville ignore totalement la démolition. Si l’on cumule cette information avec le fait qu’aucune autre loi que le code de l’urbanisme n’encadre la démolition et que le service d’urbanisme de la mairie, seul interlocuteur dans le cas d’un bien non protégé, ne se contente que d’appliquer la loi. On comprend alors qu’en dehors des secteurs protégés pour lesquels l’architecte des bâtiments de France  intervient, la démolition est acquise de fait légalement. La carte ci-contre montre l’ensemble des permis de démolir autorisés et toujours actifs (en bleu) actuellement autour de Paris.

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la Tour Bois le Prêtre par Anne Lacaton, Jean-Philippe Vassal et Frédéric Druot, Photographie de l’extension d’un logement, par Philippe Ruault

Parmi les acteurs d’un projet on retrouve aussi la Maîtrise d’ouvrage et les bureaux d’études qui la conseille. Ceux-ci travaillent sur le diagnostic structurel du bâtiment ou encore sur l’économie de projet. Ils effectuent les diagnostics du bâtiment en amont du projet architectural. Dans la plupart des cas de démolition-reconstruction le diagnostic du bâtiment avant démolition avait été effectué par un bureau d’études seul ou accompagné d’un architecte. Les bureaux d’études sont donc les premiers interlocuteurs de la maîtrise d’ouvrage et il est important de trouver avec eux des solutions pour préserver le bâtiment au maximum. Les diagnostics effectués par les bureaux d’études ont une forte responsabilité dans la démolition des bâtiments existants, mais ces pourcentages posent aussi la question de la part que l’architecte prend dans ces diagnostics. En effet, ces chiffres montrent que dans seulement 23% des cas de démolition-reconstruction, l’architecte a effectué un diagnostic seul et dans 19% des cas avec un bureau d’études.

Qu’il s’agisse de la maîtrise d’ouvrage, de politiciens, d’urbanistes, de bureaux d’études ou même d’assureurs, les acteurs à l’origine de la démolition d’un bâtiment sont multiples. Si on constate que l’ensemble de ces acteurs favorise très souvent la démolition-reconstruction au détriment de la rénovation, l’architecte a lui aussi une part de responsabilité dans le processus de démolition-reconstruction. On va voir en quoi l’architecte peut favoriser le maintien en place des bâtiments et quels leviers il peut activer pour convaincre de rénover plutôt que de démolir pour reconstruire ?

¹ Pr Pascal Planchet, écriture du PLU : PLU et Patrimoine, Fiche 5, Patrimoine et démolition, université de Lyon 2, page 3

Sources :

Arguments en béton, Démolir ou réhabiliter ? L’architecture à l’épreuve de la crise écologique, Eve Szeftel, dans libération, le 22 mai 2023 www.liberation.fr (Article consulté le 06 08 2023)

 Bilan mondial de l’action climat dans le secteur du bâtiment en 2020, publié le 14.05.21 et modifié le 19.05.21, en ligne sur le site de l’ordre des architectes : https://www.architectes.org (Article consulté le 28.05.23)

Global cement and concret industry announces roadmap to achieve groundbreaking ‘net zero’ Co2 emissions by 2050, publié le 12 octobre 2021, en ligne : https://gccassociation.org/ (Article consulté le 28.05.23)

 Le sable, une ressource en voie de disparition, publié le 7 janvier 2023, en ligne : https://www.consoglobe.com/ (Article consulté le 28.05.23)

Le béton bas carbone est-il vraiment écologique ?, Anne-Elisabeth Bertucci, Ouest France, publié le 25 mai 2021, disponible en ligne : www.ouest-france.fr,  consulté le 4 Août 2023

Chiffres clés – Filières d’usage, sur le site de la Veille économique mutualisée, Filière Forêt bois, vem-fb.fr, consulté le 9 Juillet 2023

 Objectif « Zéro artificialisation nette » : quels leviers pour protéger les sols ?, par Julien Fosse, France Stratégie, Juillet 2019, en ligne sur www.strategie.gouv.fr, consulté le 06 08 2023

 Architectes, ne cassez rien !, Philippe Bovet, dans Le Monde diplomatique, Juin 2012, page 22

Plus que jamais: rénover, réhabiliter, restructurer , reconvertir…, Antoine Renaud, article disponible en ligne sur le site du Pavillon de l’arsenal, www.pavillon-arsenal.com, consulté le 06 08 2023

 Il faut se désintoxiquer de la technique et de la monoculture du béton, Philippe Madec, Le Monde, publié le 03 novembre 2019, en ligne : www.lemonde.fr, consulté le 08 Juillet 2023

87% des architectes ont dirigé des opérations de rénovation en 2020”, Archigraphie 2022/2023

Anne Lacaton, lors de la conférence Ne pas démolir, une position radicale, cité de l’architecture

Rapport – Objectif « zéro artificialisation nette » : quels leviers pour protéger les sols ?, Ministère de la transition écologique et solidaire, Juillet 2019

Anne Lacaton & Jean-Philippe Vassal et Frédéric Druot, remise des Prix Global Award for Sustainable Architecture 2018, vidéo mise en ligne le 18 juin 2018 consultée le 06 08 2023