S’opposer à la démolition-reconstruction - extrait #4
FAIRE AVEC
S’opposer à la démolition-reconstruction par la pratique architecturale
Extrait n°4 de mon mémoire d’habilitation à la maitrise d’oeuvre en mon nom propre (HMONP)
Sous la direction de Christine Leconte
De quels leviers disposent les architectes pour inciter à la rénovation plutôt qu’à la démolition-reconstruction du bâti ?
II. Le rôle de l’architecte dans le processus de maintien en place du bâtiment
1. L’architecte, l’intérêt public et le devoir de conseil
2. Les leviers : Convaincre la maîtrise d’ouvrage
3. Les leviers : Convaincre les acteurs de la politique de la ville :
Si ces leviers peuvent nous aider à convaincre la maîtrise d’ouvrage, un autre acteur important du projet architectural peut parfois bloquer le projet, ou en tout cas être difficile à convaincre : ce sont les acteurs de la politique de la ville. Il s’agit en général d’élus, d’urbanistes, de l’ANRU ou encore d’une collectivité territoriale qui pourraient préférer une démolition-reconstruction plutôt qu’une rénovation du bâtiment. Si l’on se réfère à l’actualité, on peut penser au projet du Mirail à Toulouse pour lequel le projet urbain mis en place par ces acteurs nécessite la destruction partielle du grand ensemble pour reconstruire des logements neufs.
. Comme on a vu précédemment l’impact social de ces démolitions est immense et il y a finalement peu de chance pour que les habitants dont les logements sont démolis trouvent une offre aussi qualitative et économique dans cette ville. Il est important pour les architectes qui ont la conviction qu’un bâtiment doit rester en place de militer contre sa démolition, mais aussi de convaincre les acteurs de la politique de la ville par un ensemble d’arguments. Au Mirail, un collectif d’architectes s’est formé pour s’opposer à la destruction des bâtiments conçus par Candilis, Josic et Woods. Ils se mobilisent et tentent de convaincre la mairie. D’après Michel Retbi, architecte « Alors même qu’on manque de logements à Toulouse, c’est une aberration! ».¹
A Caen c’est l’architecte Cyrielle Leclerc qui a fondé le collectif « CHU pas d’accord » pour s’opposer à la destruction du CHU, elle argumente : “Je pense aussi que la démolition va à l’encontre de tous les sujets actuels. Le démolir, ce serait une aberration écologique. On a ce bâtiment qui est là, il fait 165 000 m2, c’est énorme. Le désamiantage, démolition ou pas, ce sera à faire, donc autant faire quelque chose de ce bâtiment. On tend en plus vers une densification de la ville, c’est la réponse parfaite pour éviter d’artificialiser des sols.”² Si militer contre la démolition de bâtiments peut sembler or du champ professionnel de l’architecte, on voit que la parole de l’architecte, dans ce type de cas, est écoutée et apporte une valeur supplémentaire à l’opposition citoyenne.²
Dans le cas d’un projet de construction, l’architecte se trouve parfois dans le cas de figure ou la maîtrise d’ouvrage est porteuse du projet de rénovation et ou ce sont les acteurs de la politique de la ville qu’il faut convaincre. A l’agence JAAMS où j’ai fait ma mise en situation professionnelle ça a notamment été le cas pour la rénovation des Magasins généraux de Pantin. Le bâtiment, à l’abandon, faisait l’objet d’une réflexion sur sa possible démolition. La rénovation d’un bâtiment de cette taille étant trop coûteuse pour la municipalité, celle-ci avait étudié divers projets de rénovation mais aucun d’entre eux n’était viable économiquement. L’entreprise de communication BETC avait déjà fait concevoir son ancien siège social à Paris par Frédéric Jung et l’a contactée pour trouver un nouveau bâtiment à rénover pour créer un siège social beaucoup plus grand. Ils ont alors visité ce bâtiment ensemble pour imaginer les possibles de celui-ci. Ils ont ensuite monté un dossier d’étude de faisabilité pour apporter toutes les garanties à la mairie pour acquérir le bâtiment. Il a fallu ajouter le promoteur Nexity à l’addition pour que des investisseurs se positionnent sur le projet. Pour convaincre les politiques de l’apport d’un tel projet pour la ville, cette étude intègre un ensemble d’arguments programmatiques : des espaces culturels, une toiture intégralement végétalisée avec des plantations d’arbres et un ensemble de locaux commerciaux en RDC.
Dans ce cas l’architecte mise non seulement sur la conservation du bâtiment dans son état d’origine donc l’impact visuel du bâtiment, mais aussi l’apport de nouveaux commerces le long du canal qui permettent de redynamiser le lieu mais aussi sur l’apport d’arbres en toiture. Dans ce cas précis, l’architecte a surtout dû convaincre la mairie de faire confiance à un projet privé, si la démolition était envisagée en dernier recours, la mairie attendait surtout qu’on lui propose un projet viable qui bénéficierait à la ville. A noter que dans ce cas des études pour installer des usages publics (l’école d’architecture de Paris la Villette par exemple) dans ce bâtiment avaient été estimées bien trop coûteuses à plusieurs reprises.
On peut voir que pour convaincre les acteurs de la politique de la ville de favoriser la rénovation plutôt que la démolition-reconstruction , différentes options existent. On peut choisir un engagement citoyen en militant contre ces démolitions-reconstruction. On peut aussi, aux côtés de la maîtrise d’ouvrage, proposer des pistes pour convaincre. Si dans la cas des magasins généraux la mairie était très ouverte à la discussion, souvent les acteurs de la politique de la ville, qu’ils soient urbanistes ou élus sont les plus difficiles à convaincre, mais aussi les plus importants à convaincre. Il est donc dans ce cas important de proposer une rénovation réaliste d’un point de vue économique mais aussi de penser à la plus value que le bâtiment peut apporter au quartier et aux habitants alentour.
¹ Michel Retbi, Levée de boucliers pour défendre des immeubles très sixties menacés de démolition à Toulouse, Batinfo, le 31 janvier 2023, disponible en ligne : www.batinfo.com consulté le 08 août 2023
²Cyrielle Leclerc, À Caen, opposée à la démolition, une architecte crée l’association « CHU pas d’accord », Tiphaine LE BERRE, Ouest France, 17 avril 2023, disponible en ligne sur www.ouest-france.fr, consulté le 08 août 2023
Depuis une dizaine d’années, les oppositions à la démolition-reconstruction se font de plus en plus vives dans l’ensemble de la société et notamment chez les architectes qui valorisent de plus en plus la rénovation. Pourtant on a vu que malgré une prise de conscience globale des enjeux écologiques les opérations de démolition-reconstruction sont toujours très nombreuses, trop nombreuses et souvent injustifiées. Suite à l’analyse de l’ensemble de ces études de cas, on peut identifier un ensemble de leviers dont l’architecte dispose pour convaincre de rénover plutôt que de démolir pour reconstruire. On peut dresser une liste non exhaustive et hypothétique des outils que l’architecte a à sa disposition pour éviter la démolition-reconstruction d’un bâtiment.
On obtient alors une boîte à outils :
- S’opposer à la démolition-reconstruction des bâtiments, militer
- S’investir dans l’entretien des bâtiments existants
- Participer au diagnostic des bâtiments en amont du projet
- Proposer des solutions programmatiques ou techniques pour palier au mauvais fonctionnement du bâtiment
- Conseiller simplement à la maîtrise d’ouvrage de ne pas démolir
- Démontrer la qualité des matériaux du bâtiment existant
- Démontrer la qualité des volumes du bâtiment existant
- Démontrer le caractère social de la rénovation
- Démontrer l’impact de la démolition-reconstruction d’un bâtiment sur le paysage urbain ou rural
- Proposer un comparatif économique entre les deux options à la maîtrise d’ouvrage
- Proposer un comparatif du bâtiment existant aux nouvelles réglementations
- Proposer une étude de l’impact écologique d’une rénovation par rapport à une démolition-reconstruction.
- proposer d’ajouter au bâtiment des éléments programmatiques utiles au développement du quartier
Chacun de ces outils peut être activé par une mission de l’architecte qu’il s’agisse de conseil, d’expertise, de diagnostic ou encore de la mission classique de l’étude de faisabilité avant projet. Il suffit, pour se faire, d’adapter ces leviers à chaque projet et à chacune des phases du projet architectural. Préalablement au projet l’architecte peut militer ou s’investir dans l’entretien des bâtiments.
L’architecte peut aussi orienter la maîtrise d’ouvrage dès le concours ou l’appel d’offre sur la rénovation en appuyant sur des arguments sociaux, de qualité, d’insertion dans l’environnement. Lors du diagnostic d’un bâtiment avant projet l’architecte peut venir accompagner les bureaux d’études et proposer des solutions alternatives à la démolition pour que ceux-ci étudient cette possibilité. Le diagnostic peut éventuellement permettre de comprendre pourquoi le bâtiment ne fonctionne pas en l’état et permettre à l’architecte de proposer des solutions programmatiques ou techniques.
Si parfois suggérer l’option de la rénovation à la maîtrise d’ouvrage dès l’étude de faisabilité ou le concours peut suffire, l’architecte peut aussi sensibiliser celle-ci en ayant recours à des études économiques, des études d’impact sur l’environnement. L’étude économique peut être proposée par l’architecte lui-même ou il peut missionner un économiste pour cette mission. Il est important dans ce cas de bien prendre en compte le coût de démolition puis de reconstruction et de bien poser un prix au mètre carré et non pas un prix pour un nombre d’appartements par exemple. En effet, les maisons et les appartements anciens ont souvent des volumes plus intéressants. Il est aussi important de comparer le bâtiment existant aux nouvelles réglementations pour compléter l’étude économique avec l’ajout de nouveaux fonciers à l’addition par exemple.
Pour l’étude d’impact sur l’environnement l’architecte peut s’appuyer sur des bureaux d’études spécialisés. Il est important que cette étude ne prenne pas simplement en compte l’impact thermique mais prenne bien en compte le bilan carbone lié à la construction ainsi que la gestion des déchets du chantier. Enfin, s’il faut convaincre des acteurs de la politique de la ville, on peut, en tant qu’architecte, dans la mesure du possible, proposer d’ajouter au bâtiment des éléments programmatiques utiles au développement du quartier comme des commerces.
L’objectif de ce mémoire était de voir en quoi l’architecte pouvait, avec les bons arguments, les bons outils et finalement les bons leviers convaincre les acteurs du projet que sont la maîtrise d’ouvrage et les acteurs des politiques de la ville. Si ces leviers issus d’études de cas diverses ne sont probablement pas suffisants pour convaincre les auditeurs les plus réticents, ils permettent néanmoins d’avoir des pistes d’arguments à utiliser, des idées d’actions possibles pour agir en tant qu’architecte et accéder à des commandes de rénovation plutôt qu’à des commandes de démolition-reconstruction.
Sources :
Arguments en béton, Démolir ou réhabiliter ? L’architecture à l’épreuve de la crise écologique, Eve Szeftel, dans libération, le 22 mai 2023 www.liberation.fr (Article consulté le 06 08 2023)
Bilan mondial de l’action climat dans le secteur du bâtiment en 2020, publié le 14.05.21 et modifié le 19.05.21, en ligne sur le site de l’ordre des architectes : https://www.architectes.org (Article consulté le 28.05.23)
Global cement and concret industry announces roadmap to achieve groundbreaking ‘net zero’ Co2 emissions by 2050, publié le 12 octobre 2021, en ligne : https://gccassociation.org/ (Article consulté le 28.05.23)
Le sable, une ressource en voie de disparition, publié le 7 janvier 2023, en ligne : https://www.consoglobe.com/ (Article consulté le 28.05.23)
Le béton bas carbone est-il vraiment écologique ?, Anne-Elisabeth Bertucci, Ouest France, publié le 25 mai 2021, disponible en ligne : www.ouest-france.fr, consulté le 4 Août 2023
Chiffres clés – Filières d’usage, sur le site de la Veille économique mutualisée, Filière Forêt bois, vem-fb.fr, consulté le 9 Juillet 2023
Objectif « Zéro artificialisation nette » : quels leviers pour protéger les sols ?, par Julien Fosse, France Stratégie, Juillet 2019, en ligne sur www.strategie.gouv.fr, consulté le 06 08 2023
Architectes, ne cassez rien !, Philippe Bovet, dans Le Monde diplomatique, Juin 2012, page 22
Plus que jamais: rénover, réhabiliter, restructurer , reconvertir…, Antoine Renaud, article disponible en ligne sur le site du Pavillon de l’arsenal, www.pavillon-arsenal.com, consulté le 06 08 2023
Il faut se désintoxiquer de la technique et de la monoculture du béton, Philippe Madec, Le Monde, publié le 03 novembre 2019, en ligne : www.lemonde.fr, consulté le 08 Juillet 2023
87% des architectes ont dirigé des opérations de rénovation en 2020”, Archigraphie 2022/2023
Anne Lacaton, lors de la conférence Ne pas démolir, une position radicale, cité de l’architecture
Rapport – Objectif « zéro artificialisation nette » : quels leviers pour protéger les sols ?, Ministère de la transition écologique et solidaire, Juillet 2019
Anne Lacaton & Jean-Philippe Vassal et Frédéric Druot, remise des Prix Global Award for Sustainable Architecture 2018, vidéo mise en ligne le 18 juin 2018 consultée le 06 08 2023
